| PRESSE Aphrodite
blessée
Serge Saada - art press
Radio Libertaire
Thomas Hahn - émission Tempête sur les Planches
For
Aphrodite
Hellenic Ministry of Culture
Revues
UBU et Cassandre - Quotidien Die Welt
Thomas
Hahn
 
Comme le rappelait notre numéro sur
la censure (mai 2003), le pays de la Déclaration des
droits de l'homme pratique alègrement la
tartuffo-censure. Il se trouve même que globalisation et
tiers-mondisme lui donnent une nouvelle occasion
d'exercer son talent. Sous prétxte de ne pas froisser
certains gouvernements (dont on peut par ailleurs,
éventuellement, stigmatiser les mentalités
archaïques), voilà qu'on importe leur archaïsme dans
nos structures.
Aphrodite blessée
Au début, elle avait le désir de
concevoir un spectacle multiforme, qui parlerait de
Chypre, île meurtrie à travers son histoire et toujours
occupée au nord par la Turquie ; puis, surgit l'envie
d'y associer la douce évocation dAphrodite,
déesse de l'amour et de la fertilité, née en cette
île et dont lesprit flotterait au-dessus de tous
les nationalismes. Anastassia Politi, comédienne et
metteur en scène grecque de l'héxagone, avait déjà
créé une trilogie contemporaine sur le mythe de Médée
et venait de signer une mise en scène au Théâtre
national de Dijon (au sein des Rencontres Internationales
de théâtre) lorsqu'elle a exposé son nouveau projet, Pour
Aphrodite, à la Scène nationale de Mulhouse. Il
s'agissait d'un spectacle tiré du livre de
Baptiste-Marrey Carnets des îles, liant ce
journal de voyage dans l'île, état des lieux lucide, à
un ensemble de poésies chypriotes, grecques et turques,
écrites sous l'emprise d'Eros. Après sêtre
engagée à co-produire et à programmer ce spectacle, la
Filature/Scène Nationale de Mulhouse se retire
brusquement invoquant les réactions de la communauté
turque dAlsace auprès du maire de la
ville
La lettre de Costa Gavras adressée à
la direction de la Filature pour que le projet soit
maintenu sera sans résultat.
Anastassia Politi ne se démoralise pas. Consciente de
toucher un sujet délicat, elle poursuit ses démarches
et, quelques mois plus tard, elle rencontre auprès des
institutions chypriotes un intérêt pour son projet. Le
Ministère de l'éducation nationale et de la culture de
l'île s'engage sur contrat à assurer la partie la plus
importante du budget de création et à accueillir le
spectacle.
En attendant les subventions chypriotes, la compagnie
Erinna sendette (quarante mille euros) pour faire
face aux frais. Quinze mois de préparation, deux mois de
répétitions en région parisienne, programmation du
spectacle en France, sa création ayant été annoncée
au Festival International Kypria à Chypre.
Au lendemain de sa première représentation dans l'île,
en septembre 2002, Pour Aphrodite sera interdit
par ceux-là même qui lont commandé et programmé
: le ministère chypriote décida pour des raisons dites esthétiques
de censurer le spectacle. On accuse cette création,
si subtilement érotique, dêtre vulgaire et
on ne partage pas la vision, pourtant si éclatée,
quil véhicule de Chypre
Diapositives à
l'appui, le spectacle commençait telle une conférence
où trois femmes (dont Viviane Théophilidès et
Anastassia Politi) et trois hommes (dont Marc François
et Jean-Pierre Léonardini) souriants et affables,
évoquaient le mythe d'Aphrodite et se retrouvaient
rapidement dans les carrefours de Chypre. Dès lors ils
ne cessaient, une heure durant, d'alterner la nostalgie
fantasmée d'un temps où le désir et la pensée
faisaient bon ménage, avec la dure réalité d'une
invasion dont le présent porte toujours les traces.
Ballottés entre mythe et réalité, entre érotisme et
deuil, ils interrogaient le monde - sur des questions
telles que l'amour, la guerre, la religion, le sexe,
l'ulta-libéralisme.
Le devoir du programmateur est dassumer ses choix.
Il semble qu'à Chypre le théâtre est une affaire
d'état où les notions de libre expression des artistes
et de prise de risque ne sont pas encore intégrées. Et
nous ne parlons pas ici du côté occupé par la Turquie
où subsiste un régime militaire, mais du côté libre
qui vient d'adhérer à l'Union européenne.
Pour Aphrodite a été condamnée sans rémissions
par un Ministère qui invoque limaginaire collectif
du pays qui ne se reconnaîtrait pas dans cette
création
Le public a eu beau applaudir et
féliciter les artistes, le ministère se sent exposé
par les fesses subrepticement dénudées d'un des
acteurs et avance une série d'arguments fallacieux,
soutenu par une campagne de presse diffamatoire,
justifiant une véritable censure d'état.
Lacmé de la censure et de la régression
artistique : létat commande un spectacle, ses
fonctionnaires ne l'aiment pas, ils l'interdisent et
retirent tout financement. A Chypre la république
n'est instaurée que depuis 40 ans. Est-ce là l'
explication d'une telle attitude de son gouvernement ? Et
si cette censure a eu lieu il y a deux ans, quelle est
l'attitude du nouveau gouvernement élu il y a quelques
mois ? Fera-t-il quelque chose pour réparer ce dommage ?
Dommage artistique, financier et moral. Encore
aujourdhui, une censure, qui nexpose
quà moitié ses raisons, sautorise le droit
arbitraire dinterdire une uvre que des
artistes ont mis des années à concevoir. Le pire étant
qu'elle s'est poursuivit par une cabale menée par les
chypriotes auprès d'autres lieux de programmation, en
France ou en Suisse, sans succès - sauf dans un cas :
sous le poids de tractations toujours obscures, le
Théâtre Molière/Maison de la Poésie à Paris a renié
son contrat avec la compagnie Erinna et annulé le
spectacle programmé dans ses murs en décembre 2002.
Sensuivit une mise en déroute de toute une
équipe, un décalage entre le temps consacré à la
création et leffet de censure, un sentiment diffus
dinjustice qui laisse aux artistes ce goût amère
quon ne leur a pas tout dit.
Peut-être ce spectacle avait-il la suprême
indélicatesse dallier questions politiques et
érotisme, deux thèmes soulevant traditionnellement les
foudres de la censure ? Rejetée par Mahomet et Jésus,
Aphrodite navait déjà plus sa place dans la ville
à demi occupée de Nicosie, toujours scindée par un mur
de la honte. Une censure insensible lui a interdit
aussi les scènes de son pays. N'oublions pas qu'un des
amants d'Aphrodite est Arès, dieu de la guerre.
Anastassia Politi ne jette jamais l'éponge, le public
français a pu apprécier la saison dernière une
deuxième version du spectacle. Il sera bientôt à même
de juger à nouveau si Pour Aphrodite méritait un
tel déni en découvrant sa version en solo du spectacle.
Serge Saada
auteur, scénariste et critique

art press - rubrique mauvaise humeur

Radio Libertaire
(
) Ce que je veux raconter
maintenant c'est le scandale quand Paris arrive à Chypre
et toute la mesure du décalage qui en résulte.
Lors d'une autre émission, Anastassia Politi vous avait
parlé de son projet d'aller à Chypre, avec la compagnie
Erinna, créer le spectacle dont le titre est :
Pour Aphrodite, la dormeuse de Chypre.
C'était une rencontre entre les textes de poètes
chypriotes contemporains, le journal de voyage de
Baptiste-Marrey et de l'art visuel. Une sorte de
recherche théâtrale via la combinaison de deux langues,
du français et du grec, avec quelques acteurs vraiment
magnifiques, qui sont allés à Limassol en septembre
2002, présenter cette recherche. Ce spectacle
transdisciplinaire n'était pas encore complètement
abouti, il y avait quelques longueurs, mais il avait un
potentiel de créativité et a été fait dans un esprit
contemporain qui nous plaît ici, à Paris. C'est une
façon nouvelle et inventive de théâtraliser la poésie
et c'était de très beaux textes par ailleurs.
Deux représentations étaient prévues à Chypre dans le
cadre du festival international Kypria. J'en ai vue une
seule, la première. La deuxième a été annulée par le
ministre de la culture, Ouranios Ioannidis.
C'est le ministère (de l'éducation nationale et de la
culture) et le THOC (Theatrical Orgnanisation of Cyprus)
qui ont commandé et acheté le spectacle - et le
spectacle ne leur a pas plu. Ils l'ont donc censuré.
Tout en refusant de payer la facture.
Comme je vous l'ai dit, il s'agissait d'un work in
progress, d'un travail de recherche en cours. Il est
vrai que le jour de la première un des acteurs n'était
peut-être pas complètement sobre (un peu d'alcool
semblait être en jeu chez lui
). Ainsi, il est peut
- être allé plus loin que prévu dans la recherche des
éléments dionysiaques, mais le spectacle avait beaucoup
de beauté et tout cela se serait arrangé lors de la
deuxième représentation. Or, à Chypre, le théâtre
est une affaire d'Etat, dans tous les sens du terme.
C'est le gouvernement qui contrôle le théâtre à
travers l'organisme Theatrical Organisation of Cyprus,
qui finance et contrôle la création de façon beaucoup
plus directe qu'en France. Et on ne semble pas y avoir
développé la notion que nous connaissons de la prise de
risques
En France, en général, quand on commande
un spectacle, on fait confiance à un artiste. A Chypre,
on veut acheter un produit et si ça ne plaît pas, on
annule le spectacle. Vu depuis Paris, cela paraît un peu
grossier.
Notez bien que le ministère de la culture de la
République de Chypre est une sous-section du ministère
de l'éducation nationale, et que le niveau de
connaissance du fonctionnement d'une compagnie de
théâtre et de la création théâtrale semble y être
relativement limité.
Comme j'étais sur place, j'ai suivi une bonne partie du
festival (d'une programmation très conventionnelle : aux
côtés des tragédies classiques - trop académiques -
proposées par le Théâtre national d'Athènes ou par la
troupe du Theatrical Organisation of Cyprus, la création
de la compagnie Erinna, exemple unique de création
contemporaine et atypique au sein du festival, prenait
des allures outrageusement avant-gardistes. J'ai
rencontré le directeur du Theatrical Orgnanisation of
Cyprus, Andis Partzilis, avant ce cas de censure: il a
souligné une donne importante : Chypre est une
démocratie depuis seulement quarante ans. Il n'y a pas
une grande tradition d'institutions démocratiques dans
le pays qui a néanmoins trois mille ans d'histoire. Or,
toute son histoire s'est déroulée presque toujours sous
occupation. Au 20e siècle c'était le Royaume Uni qui
dominait l'île et, vous le savez, ce n'est pas dans une
culture anglosaxone que l'Etat soutient un théâtre
indépendant et de recherche. L'exception culturelle, ils
ne la connaissent pas. La culture est une marchandise
comme les autres. D'où l'attitude : "satisfaits ou
remboursés".
Rajouter à cela l'occupation depuis 1974 d'un tiers de
l'île par la Turquie (et là non plus ça ne se passe
pas de façon tout à fait démocratique
). Chypre
est donc le seul pays en Europe qui a une capitale
divisée, comme Berlin jusqu'il y a assez peu de temps.
J'ai pu rencontrer aussi d'autres Chypriotes, qui sont
tous passionnés de culture, enfin, pas tous, il y en a
beaucoup qui sont passionnés de voitures de sport - mais
ceux qui sont passionnés de culture, il le sont
vraiment. Il y en a parmi eux qui m'ont dit qu'à Chypre
il y a vingt ans de retard dans le développement
culturel et que ce retard est dû justement à
l'occupation turque : le fait d'avoir été obligé de
mettre tous les efforts de l'Etat dans l'accueil des
réfugiés et le fait que jusqu'à aujourd'hui, le plus
grand poste dans le budget de ce pays est le militaire.
Thomas Hahn
Radio Librrtaire -
émission Tempête sur les Planches
dimanche 22 septembre 2002
For Aphrodite
A theatre act full of Greek aromas travels to
Switzerland
"Some years ago, when she
participated in the "Eros Theatrou"
International Conference for Women Playwrights and
Directors that was held in Athens and Delphi, her work
was described as one of the event's most important
moments. Her name is Anastassia Politi, she is an actress
and theatre director and she permanently lives in Paris,
France, where she persists on her Greek origin through
theatre. Her latest work under the title For Aphrodite,
The sleeping one of Cyprus is presented in Neuchatel,
Switzerland, after its performances in Paris and Cyprus.
An aesthetic research inspired by Cyprus today, while the
tomorrow of a new era just occured...
An experimental performance -as it is characterized by
its creator- that caused various reactions, not because
of its artistic explorations but due to its sensitive
subject -this of contemporary Cyprus- and all of its
diverse aspects (political, national or other).
In specific, despite the initial planning, the two
performances that were to be presented in La
Filature/Mulhouse, France, were cancelled because of the
"reactions of the Turkish Community of Alsace"
according to its director, Christopher Crimes. The second
performance which had been programmed in the context of
Kipria 2002 Festival, was censored by the Cypriot
Ministry of Education and Culture and it was cancelled
"because it got it exposed". The travel of
Aphrodite in Europe however, still finds its way
up..."
© Hellenic Ministry
of Culture
www.cultureguide.gr (November 2003)

Revues
UBU et Cassandre
Quotidien Die Welt
"Lier poésie contemporaine, échos
de la civilisation hellénique et arts visuels, marier
les langues et les époques- " Pour Aphrodite
" pose sur Chypre un regard serein, éolien,
saisissant de beauté universelle. Au delà de la
révélation d'une génération de poètes et de leur
univers, le spectacle étonne en éveillant le genre
poétique au théâtre. Ici, nulle trace de récitals
solennellement poussiéreux ou de conférence-spectacles
didactiques, mais une vibrante recherche
esthétique
Dans la démarche d'Anastassia Politi, le pari est celui
du risque de la recherche au lieu d'une sécurité
stérile. Le poème ressort comme l'expression la plus
naturelle, la plus vivante de l' être humain. Entre le
grec et le français, la beauté de chacune de deux
langues met en valeur l'autre. Voir et rencontrer ainsi
Chypre, l'île divisée, dans le croisement des regards
des poètes de l'île et de l'étranger, c'est être
touché à divers strates. Car l'hommage va autant à la
culture chypriote qu'à la beauté universelle
(
)."
Thomas Hahn
revues UBU et Cassandre, quotidien Die
Welt
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