DEUX CONTES
écrits par Jean-Baptiste TIEMELE

LE MARRONAGE

Dans les temps anciens, il y avait des animaux qui mangeaient la liberté des autres pour faire prospérer la leur. Souvent leur liberté était si prospère que leur corps en acquérait un embonpoint extraordinaire.

Le Lion, estimant que son espace était trop réduit et d'où le gibier avait disparu, décida de l'étendre aux détriments des espaces de ses voisins. Mais ses voisins étaient aussi des Lions ! Alors entre Lions, on s'entendit pour manger la liberté des autres en commençant par grignoter leurs espaces.

Les grignoteurs, si on ose ainsi les appeler, s'emparèrent de terrains qu'il fallait entretenir, rendre agréables pour attirer quelques gibiers, mais en avait-on le temps ? On choisit donc de forcer les Zèbres à venir faire, de bon coeur, ce travail. Le Zèbre, individu naïf, agréable, pacifique et de surcroît travailleur, ne sera que très heureux de se rendre utile.

Depuis quelque temps, les Zèbres travaillaient dur pour les Lions qui, pour un oui ou pour un non, leur donnaient des coups de griffes, à tel point que leur beau pelage blanc se trouva couvert de taches indélébiles.

Ils décidèrent donc de régir. Ils s'entendirent avec les marrons qui venaient de temps en temps piller les fermes des Lions. Ils emportaient surtout des bestiaux. Quelquefois des incendies éclataient ça et là.

Les Lions, toute crinière dressée, s'élançaient à la poursuite des pillards, non sans avoir fouetté les Zèbres des plantations pour n'avoir pas bien surveillé les abords des propriétés de leurs maîtres !

Les marrons, quant à eux, devenus nombreux, avaient constitué des groupes pour battre le pays. Ils étaient si forts qu'un chef de groupe marrons qui dévastaient le pays, demanda et obtint la promesse de liberté, mille livres de pétun, ainsi que l'impunité pour tout son groupe.

Les Lions, malgré leurs crocs acérés, et leurs griffes puissantes, ne pouvant être partout à la fois, acceptèrent, enfin, de prêter une oreille attentive aux vieux Lions qui leur conseillaient, jusque-là, la coexistence amicale avec les Zèbres.

L'idée d'une négociation plût au roi des Lions, mais il n'atait pas pressé de rencontrer les Zèbres. Ceux-ci s'organisèrent en bataillons pour faire franchement la guerre aux Lions. Ces derniers faisaient semblant de vouloir discuter, invitèrent le roi des Zèbres qui fut ainsi enlevé et envoyé en France. Il fut enfermé au Fort de Joux où il mourut de mauvais traitement.

Les Lions espéraient ainsi décourager les Zèbres ; au contraire la guerre éclata, s'amplifia, s'étendit aux régions dépenfant des Lions. Mais selon l'habitude des rois des animaux, on laissa pourrir la situation : la liberté ne fut accordée que parcimonieusement, aux îlots où le combat était des plus féroces.

C'est ainsi que la liberté s'étendit, de proche en proche, et enivra les Zèbres.

14 octobre 1998


CHANSON DANS LE VENT

Dans les temps anciens, le Vent emportait partout le chant des oiseaux. Ce chant disait la souffrance des animaux sur ce qui pesait la famine. La sécheresse était alors d'une gravité exceptionnelle.

Les Lions lassés de courir les forêts à la recherche de points d'eau et du gibier nécessaire à leur ripaille, ordonnèrent à tous les animaux de leur apporter, chaque jour, de l'eau sucrée, de la banane, des épices, faute de quoi ils serviraient eux-mêmes de pitance.

Mais devant le peu d'empressement de ceux qu'ils considéraient comme leurs sujets, les Lions décidèrent de sévir. Ils se mirent à parcourir les forêts vierges d'Afrique afin de contraindre les plus gros animaux à traverser les mers, à aller fertiliser le sol américain et les îles éparses dans les mers du Sud.

Les Lions accompagnateurs veilleront que ces gnous et ces buffles travaillent sans relâche pour produire le maximum d'eau sucrée, de bananes et d'épices ; ils devront ajouter à tout cela de l'or qui servira à la construction de nouvelles tanières.

Pourquoi s'en priver ? disait le roi des Lions, là-bas ça ne coûte rien ! Il suffit de se baisser et de rammasser autant de pépites que l'on veut !

Bref, tout marchait assez bien. Mais voilà qu'un jour les Buffles et les Gnous décidèrent de faire grève. Mal leur en prit ! Les Lions les malmenèrent de la plus sévère manière. Quelques Gnous furent tués, juste pour l'exemple.

Ceux qui avaient voulu se défendre à coups de bâtons furent durement châtiés. Avaient-ils oublié que, même le Gnous le plus accablé, sous le poids du travail et de l'âge, n'avait le droit d'avoir une canne pour se déplacer ? Avoir une canne, mais c'est vouloir s'armer contre ses Maîtres-Lions !

Les Lions leur firent savoir qu'ils se prenaient pour des Gnous et des Buffles, mais qu'en réalité, ils n'étaient que des choses, des moins que rien ; et que, s'ils s'avisaient de se rebeller contre le sort qui était le leur, ils s'exposeraient à la juste colère des Maîtres.

Les Gnous et les Buffles, mécontents, se firent Marrons au coeur des forêts vierges. A la nuit tombée, ils se retrouvaient tous pour définir de nouvelles stratégies : la Danse et la Musique joueront désormais tout de leur rôle. Les Gnous et les Buffles demeurés sur les plantations, chanteront, danseront en plein jour pour que l'espoir, demain, se réalise.

Les oiseaux, en leur chanson, rapportèrent le message au Vent-voyageur. C'est ainsi que naquit au Brésil la capoera, la Danse de combat ; que dans les îles, le Gro-Ka, danse guerrière, annonçait les instants cruciaux ; que le Blues anima les Gnous, et les Buffles de l'Amérique du Nord, tandis que le Tam Tam parleur, en Afrique donnait l'ordre essentiel de résistance aux assauts des Lions.

Le Vent murmura que quelque part un tourbillon puissant avait effacé toutes les traces de privilège ; que les Renards, les Colibris, les Lions, les Ourses, tous les animaux étaient enfin libres et qu'ils avaient droit aux mêmes fruits tombés des arbres.

Gnous et Buffles sautèrent de joie. Ils allaient enfin quitter ces plantations de misère ! Mais très vite on leur apprenait qu'ils n'étaient pas concernés par la bonne nouvelle ! Pour eux, il faudra se battre longtemps encore avant de mériter le droit à l'animalité.

On chantait, dansait par tous les temps. Enfin le Soleil luisait ! Mais ce fut de courte durée : un Aigle, de ses ailes immenses, avait assombri le ciel. A nouveau, on chantait, on dansait par tous les temps pendant près de cinq décennies encore ! La Musique et la Danse devenues de plus en plus inquiétantes par leur frénésie, on assura aux Gnous et aux Buffles qu'ils étaient enfin admis à l'animalité.

27 septembre 1998

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TIÉMÉLÉ Jean-Baptiste